dimanche 20 décembre 2009

Politesse


Ils travaillent le matin sortent le soir dorment la nuit. Et le lendemain ils recommencent. Bouger c'est exister, arrêter c'est mourir. On ne garde pas son chapeau à table, on ne retourne pas le pain, on la fait passer devant, excusez-moi je vous remercie je n'en ferais rien non c'est moi. On ne dit pas de gros mots, ni ne mâche de chewing-gum devant la reine d'Angleterre, on surveille sa posture, on ne coupe pas la parole, on y met les formes, on évite de blesser, du moins intentionnellement.

Ils disent : ça ne te flatte pas quand on t'aborde dans la rue ?
Ils disent : lui avec ses airs je suis maqué j'allume et je ne touche pas ça va bien (hein)
Ils disent : tu peux y aller elles sont tellement bourrées il n'y aura pas viol

On ne parle pas la bouche pleine, ni même pour ne rien dire. Enfin, en théorie, puisqu'ils pourraient en remplacer des champs d'éoliennes avec leurs discours venteux. Des dizaines, des milliers, empilés de petits bras qui tournent, des yeux qui se plissent et des grandes dents blanches qui sortent sous les lèvres. 

Ils disent : la solitude c'est une maladie
Ils disent : on va te sortir de là
Ils disent : il faut faire quelque chose

Ils parlent aussi du froid et se posent des questions. Ils s'y mettent tous ensemble tous ensemble tous ensemble, hé hé. Pour eux qui s'y frotte s'y pique, et on ne peut pas dire qu'elle ne l'avait pas cherché. Pas de mot plus haut que l'autre, ils y mettent parfois les doigts et tentent de ne pas faire d'omelette sans casser d'oeufs. On ne met pas l'âne devant, on apporte un petit quelque chose.

On espère, et on ment.

dimanche 13 décembre 2009

Résilience


Ils rentrent et ils sont en nage. Froid dehors et chaud dedans, les plaies d'un monde moderne et souterrain sur lesquelles un intellectuel de haut rang aurait certainement des choses à dire. Ils sont en nage, elle est plus petite que lui, il a un gros manteau pour enfermer ses mains, façon mystère parce qu'on ne sait pas ce qu'elle touche exactement, mais parce que c'est assez sensible pour que la supériorité tactile se fasse sentir et que le courant passe. Elle y met les mains, elle le tâte, il lui appartient - ils se collent en nage alors que rien n'est vraiment nécessaire ni vraiment confortable, mais c'est ainsi que les gens font pour s'assurer de soi. Et rassurer les autres aussi, en public, que rien n'est plus baisable qu'un bien baisé. Les plâtres essuyés et séchés, à vous d'y mettre les doigts : les rideaux sont repassés.
Elle le regarde par en-dessous, rapport à sa taille, mais rapport aussi à tous ces yeux qui en disent long avec les sous-entendus des draps froissés du plein après-midi qui rendent la clé au type de la réception avec les joues rouges et le regard brillant, façon flétan. Ils soufflent tous les deux et de la fumée en sort, et l'amusement des adultes si sereins quant à leur enfance sublimée qui plissent un peu les paupières et cherchent enfin leurs gants. La complicité, là, comme un bras dessus bras dessous, oh bien sûr personne n'y pense, il n'y a pas d'intention, on fait ça sans conscience à la va comme je te pousse.

Et ils les poussent aussi, les gens. Les ceux qui les regardent, au moins dans leur tête, les ceux qui bavent d'envie, l'aigreur en porte-jaretelle, les ceux sans rien à faire et qui ne perdront rien que les quelques minutes de leurs portes qui peinent à se fermer. Les gens la foule l'humain informe le groupe. Les têtes qui dépassent. La vie qui est si courte et dont il faut savoir profiter. Ils rient.

Il se serrent donc, elle les mains sur ses flancs, lui les bras autour d'elle, elle la joue dans son cou, lui le menton sur son crâne. Puis ses sourcils se froncent, il grogne, quelque chose le gêne. Elle s'accroupira pour retirer le journal froissé qui faisait crisser la semelle du dessous de ses chaussures.

dimanche 29 novembre 2009

Vélo

C'est une femme et un homme, qui dans le métro parlent fort et c'est elle qui tient le crachoir en forme de montées lyriques sur ses passions passées – pour l'instant. Comme les gorilles se sentent le cul, les homo metropolinus se racontent leurs amours d'avant histoire d'y mettre le bout. Pour la femme, il vaut mieux n'avoir qu'une ou deux grandes aventures à narrer, ça fait sérieux et hygiénique. Ça montre qu'on n'a pas peur des engagements. Qu'on saura faire fructifier le petit capital de l'intérieur des bourses, tirer toute la substantifique moëlle qui s'écoule blanche et seule. Car quand on aime on pompe.
Pour l'homme, à l'inverse, la conquête fait le tout. Plus tu en auras queuté, plus tu seras valable. Alors il faudra dire avec les doigts à faire tomber les bouteilles qu'elle tu l'as baisée, elle aussi, et elle pareil. Tu as d'ailleurs éjaculé sur son visage. Ça la fera pouffer et, la preuve, c'est tes grandes épaules qui même la nuit et devant un sauvage feront toujours barrage en armoire à glace. Sans oublier l'évidence : pour toi, même, il envisage de changer.
Elle raconte :
Qu'elle l'a connu jeune.
Qu'ils étaient très amoureux.
Qu'ils ont fait leur crise d'adolescence ensemble.
Qu'a bout d'un moment, il leur fallait aller voir ailleurs.
Qu'il a tiré le premier.
Qu'elle n'a pas supporté.
Qu'elle a beaucoup souffert.
Qu'en même temps elle a beaucoup grandi.
Que c'était un mal pour un bien (ça elle le répète toujours).

Et il est complètement d'accord avec elle.

lundi 23 novembre 2009

Escalade


Elle grappille deux trois détails au passage. L'enfance difficile, l'enfance miséreuse, l'enfance en parcours du combattant tellement dure et tellement qu'on se demande comment on a réussi à s'en sortir - bien du courage. Elle grappille et ça lui reste dans un coin de cerveau, comme un chewing-gum sec sur un mur, grisonnant, ça commence à faire son travail en sous-sol, ça se développe de soi-même, les petites pattes s'agitent et elle se dirait alors qu'elle la prendrait sous son aile, l'ex petite accidentée de la vie, que c'est ça qui lui donnerait tant de charme. Comme les insectes qu'on met sous verre pour se rappeler toujours et encore qu'il y a des contrées si retorses mais aussi tellement belles de grosses bêtes irisées qui bourdonnent. D'ailleurs il n'est pas impossible qu'entre deux mélancolies causées par l'augmentation du coût de la vie ou par la domesticité du quotidien qui nous tue, elle se dise qu'il est temps de se jeter à l'eau : d'aller voir les pays aux gros insectes et, si possible, en ramener des photos. 

Il dit d'un air tout neuf et tendu que c'est de sa faute, à elle, finalement, qu'elle n'avait pas besoin de chercher du travail, qu'il en avait assez pour en faire vivre deux, qu'elle aurait dû attendre et capitaliser du temps libre, lui mitonner des petits-plats, lui laisser desserrer sa cravate et enlever ses chaussures et parler des soucis réels, des soucis à lui. Il dit d'un air tout neuf et tendu qu'au fond c'est elle qui a amené lestress dans lecouple, que si elle s'était tenue tranquille et peinarde sans demander trop rien, l'appartement payé pour l'autre et les trois fellations hebdomadaires, on n'en serait pas là. 

Le dos au mur, dans le couloir des toilettes, il regarde les gens qui dansent et qui parlent, les trentenaires en génération de breloques, de sautes d'humeur et de gravité en étendard. La génération très au fait des problèmes sociétaux et des apories du vivre ensemble. La génération qui s'éclate et les soucis entre parenthèses, pour ce soir ça pour sûr. C'est que le gros événement qui s'annonce (elle descend ses deux pouces en V vers son ventre, si jamais son concept était par trop hermétique) va leur remettre les idées en place. Chambouler la routine, essayer de s'y préparer et toujours être pris en faux, parce que c'est ça qu'est beau.

Dans le square Bousicaut, madame et ses fourrures devisent d'un air concerné le petit miséreux. Dans le square Bousicaut, madame et son pauvre devisent de l'avenir du monde. 

Et c'est de la banalité qu'on crève.

dimanche 15 novembre 2009

Goutte

L'autre jour, je me suis endormie avec des théories sur le cerveau. Il fallait que je me relève, que je les note, que je les empêche de glisser dans l'oubli du sommeil, car je savais très bien que j'allais tout oublier, que ces pensées-là si fugaces et si fortes qui naissent avant de s'endormir, avant que le corps ne se tende une dernière fois dans la peur de tomber, avant que la conscience ne s'enfonce chaude et douce dans l'arrêt des fonctions supérieures, dans la mise en pilotage automatique des organes, poumons et cœur, foie et entrailles, vessie et pousse des ongles, la tête dans l'oreiller, activité cellulaire de l'épiderme, ces pensées-là s'en vont et ne laissent au réveil qu'un souvenir trouble, flou, comme pâtiné sous la pluie, écrasé, épaté, élargi, aux contours incertains. Il y a l'esquisse, rien de bien concret, différentes strates, de différentes fonctions, une idée, rien de bien méchant, mais tout me semblait lumineux et l'urgence de la pente endormie faisait, à tort, sûrement, suspecter des merveilles. Comme les lendemains de cuite à relire ce que tu as écris la veille, dans la fureur des lobes laissés libres. Et puis plus rien, ou puis rien de bien. A faire pfff.
Il faut toujours laisser un verre aux morts.

jeudi 5 novembre 2009

Un rêve

On était tous les quatre dans une forêt, avec de la boue, froide, et des ombres, des choses qui nous poursuivent, un air de déjà-vu oppressant et noir, des arbres décharnés, des visions au travers, des silhouettes au loin menaçantes.

Tout d'un coup, nous ne sommes plus que deux, lui et moi, enfermés dans un temple maya aux grandes marches de pierre, et des corps nus tout autour se préparent et attendant un sacrifice sûr et certain. C'est l'échange, du cul et puis la mort, obligée, c'est comme ça que ça se passe.

Moi je ne veux pas, je panique, je ne veux pas crever, surtout pas en échange d'une partouze débile. Lui, il s'excite, il crie « des seins des seins des seins », j'ai envie de le gifler pour lui faire comprendre ce qu'il perd au change et là il me dit : tu-ne-connais-pas-l'étendue-de-ma-misère-sexuelle. Mieux vaut ça et crever, mieux vaut ça et je saurai, mieux vaut ça car je n'en peux plus. Mieux vaut ça, des seins, des seins, des seins.

Il me suit quand même pour chercher la sortie ce demi-trouillard que j'ai tellement envie de frapper, si idiot avec ses yeux de hulotte et sa langue qui traînerait presque parterre, mais voilà qu'un coup d'épaules suffit et nous voici dehors, une double porte enfoncée et une lame d'eau balayant tout, les tuant tous, tous les autres, les corps nus, les partouzards, les goguenards : personne d'autre que nous deux vivants et lessivés au sol.

Du parvis de l'église que je connais bien, l'église des vieux cours de catéchisme où je tripotais des bites sous la table en rigolant comme une mongole avinée, le parvis du mariage de mon frère, les grains de riz et le sourire à l'envers, les photographies payées 10 000 sans même l'assurance de n'avoir pas de front gras au final.

Et lui, toujours à râler, toujours à vouloir y retourner, toujours tellement qu'un rappeur français obèse dans sa voix de poupon mal fessé vient nous chercher en jeep, et je le reconnais, et je sais qu'il va nous ramener dans la partouze morbide et lui aussi le sait : alors encore ses yeux s'écarquillent, et là vraiment je n'en peux plus.

Je lui colle une torgnole, tue le rappeur, nous voilà sauvés, et c'est moi qui conduis.

dimanche 1 novembre 2009

Bribes




...quand je vois ta poitrine rougir et frissonner, quand je sais que tu vas jouir, quand ta chatte s'ouvre, quand elle mouille, quand elle se contracte et se décontracte, quand mon gland est en feu et que cela m'électrise la bite jusqu'à la colonne

...quand tu ouvres les yeux, quand tu me regardes, quand tu as tes grands yeux bien ouverts et souriants, quand ma queue s’enfourne tellement au fond de ta gorge que tu ne peux plus respirer, quand tu hoquettes et quand tu pleures un peu, par réflexe, quand tu gobes mes couilles, une par une, puis les deux, et quand tu les fais rouler sur ta langue, quand tu avales à nouveau ma bite, quand j’attrape ta tête et tes cheveux et quand je ne peux plus faire autrement que de juter sur ton palais

...quand je rentre dans ton cul, quand il résiste un peu, quand il se resserre et quand il s’ouvre large, quand je rentre profond, quand mon gland te récure le rectum, quand tu te tortilles en gueulant

...quand j'ai la bite bien dure et quand tu jouis plusieurs fois avant que je n'éjacule, quand mon gland bien découvert est absorbé par tes muqueuses carnivores

...quand tu as envie de baiser n’importe quand, n’importe comment, n’importe où, quand tu sors ma queue de mon pantalon et quand tu te l’enfournes dans ta bouche

...quand tu gémis, quand tu cries, quand tu te lâches, quand tu me parles, quand tu réclames que je te foute dedans, que je te bourre le cul, que je défonce la chatte

...quand tu me suces, quand je vois les allers-retours de ta tête, quand tu as les yeux fermés, ou quand je ne vois que tes cheveux, quand tu gémis, quand tu jouis de la bouche et que j'imagine ta chatte humide, quand je sens le bout de ma bite effleuré par ta langue, quand tu me caresses les couilles ou le cul avec tes doigts

...j'aime bien.

mercredi 28 octobre 2009

La vie


A la télévision, il y a une femme qui est invitée au milieu d'hommes qui parlent de politique. Le présentateur lui demande son avis et la femme dit qu'elle n'a rien à dire, qu'elle laisse les hommes parler car elle, elle est l'élément féminin du débat. Alors elle ne dira rien avec son rouge à lèvres et ses mèches et sa bouche un peu coquine et ses yeux qui sentent le cul.

Sur la terrasse, il y a une table de profs qui parlent fort de leurs problèmes de profs, du genre l'emploi du temps de l'un qui est vraiment dingue et les rapports avec l'administration qui sont vraiment difficiles. Il y en a une qui porte une culotte transparente qui dépasse de son pantalon par derrière et on y voit la raie.

Dans le café, il y a une vieille qui regarde tout le monde en touchant son collier de perles et en commandant des meringues, et en faisant peut-être des remarques sur le vin en disant qu'elle connaît bien les antiquaires et que les poinçons sur les cuillères n'ont pas de secret pour elle.

Dans le bus, il y a une grappe de voix féminines derrière moi, si je me retourne je vois qu'elles sont toutes agrippées en grappe autour de la barre qu'il faut tenir pour ne pas tomber si jamais le bus freine ou s'il tourne tout simplement un peu brusquement. Il y en a une qui demande à l'autre avec sa voix de crécelle si ça-y-est elles ont déménagé au septième étage, non on est encore au cinquième et tu as vu Clémentine qui est revenue de congé maternité elle est comme ça (elle lève l'index de façon telle qu'on comprend qu'elle parle de la maigreur extrême de Clémentine).

Au cinéma, il y a deux types qui descendent les marches au milieu de la salle en faisant des poum poum poum avec leurs pieds et je regarde les casques de moto qui pendent à leurs coudes et j'entends celui qui a une veste en tweed verte et des cheveux mi-longs chauves sur le devant et collés sur la nuque dire à son copain dis-donc-l'écran-est-à-peine-plus-grand-que-chez-toi ; ce type doit avoir l'impression de conquérir l'Amérique quand il prend son assistante en levrette.

dimanche 25 octobre 2009

Images



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mardi 20 octobre 2009

La femme malade

Elle hurle, elle hurle, elle hurle. Elle te bat les oreilles, elle hurle. Les tympans résistent mal, elle hurle, elle risque de te rendre fou comme ces vents de montagne si forts que tu pourrais te reposer dessus. Ouvrir les bras en croix, tourner le dos, détendre tes muscles et profiter du mouvement. Avec un peu d'appréhension, tout de même, au début : si tout s'arrête, tu te retrouverais là, la tête la première et l'équilibre vacillé. Rassure-toi pourtant, le souffle est permanent : elle hurle, elle hurle, elle utilise tous les termes que tu connais trop bien. La nuisibilité en champ lexical, elle hurle à en allumer les radios, à faire se réveiller le goût de sang en bouche. A faire se battre les pieds, en cadence, à détruire les vitrines, à y mettre les formes. La haine, si confortablement tapie dans ses organes cassés.

Depuis sa naissance, la chose est constante et régulière : elle hurle. Le caractère injuste de toute venue au monde ne semble pas allumer ses ampoules, elle hurle à en perdre patience, les yeux éructés, les yeux injectés, elle hurle, elle va et vient, elle hurle, d'une inconstance l'autre. La fureur en étendard, la fureur nourricière, la fureur qui réconforte, la fureur qui passe le temps et fait oublier, si facile, les vicissitudes d'un quotidien trop vrai dans l'absence d'innocence qui à jamais la marque, à jamais la martèle – elle hurle.

Elle hurle et les machettes ne sont pas loin, à fureter les caches des cagibis pour y trouver du grain à moudre, des ventres trop fertiles qu'on moleste, des victimes qu'on débusque – dératiser, purifier, liquider. Et toujours une raison à se mettre sous la dent, ne serait-ce que tous ces malheurs du monde eux aussi sans retour.

jeudi 8 octobre 2009

Retour au fumier

A Raymond Federman


Il fait donc désormais partie des écrivains morts. Un écrivain mort, ça vend toujours plus qu'un écrivain vivant, ça fait plein de remous, ça émeut le chaland, ça fait gonfler des poitrines, soupirer, susurrer, ah la la. Ça fait toujours mieux d'être mort, ça donne de la légitimité, ça va peut-être se rafler des prix posthumes, s'organiser des hommages, s'envoyer des invitations, carré VIP et air consterné.

En musique, j'ai voulu mettre la Suite hébraïque de Bloch, puis mes yeux se sont rabattus sur la Symphonie n°3 de Gorécki – tellement clichés finalement, tellement au-delà de ses écrits, de sa voix raillante et riante – de ces rares auteurs qui vont tellement bien une fois entendus, qui ne collent pas à leurs écrits en pollution sonore comme d'autres, trop présents pour être crédibles. Il y a eu ensuite Requiem for my friend, écrit par Preisner pour Kieślowski, mais il y a quelque chose de ridicule – non, Raymond Federman n'était pas un friend –, et puis les grandes envolées chrétiennes de Preisner, comme de Kieślowski, ce soir, me fatiguent.

Je suis athée, je l'ai toujours été, même lors de mes plus grands délires de reconversion juive, à l'adolescence, il s'agissait toujours là de meilleures histoires que celles racontées au catéchisme. Puis, finalement, rien de mieux que la mythologie grecque. La mort n'a donc jamais eu aucun sens, provoquant cette colère rentrée, ces envies silencieuses de tout envoyer valdinguer, d'hurler pour que ça ne passe pas, pour réveiller, pour vous réveiller sur l'absurdité de cette chose que vous acceptez comme un dû, parfois comme une délivrance. De ces colères qui vous font voir comme folle, ça passera, elle comprendra bien un de ces quatre qu'on ne peut rien y faire, car c'est la vie. Non, non, ça ne passe pas, non ce n'est pas la vie, non, ma vie est immortelle, délibérée, totale – on pourrait se flinguer d'ailleurs si on le désirerait. Ça serait ça la vie : une nature immortelle, et la possibilité du suicide, parce que la conscience est parfois celle d'un trop plein, et je suppose qu'après 56800 ou 12630 ans, au bout du compte, on pourrait penser qu'il est temps pour la relève.

J'ai donc échoué (ah ah) sur The Sea II, de Ketil Bjørnstad, David Darling, Jon Christensen et Terje Rypdal. C'est assez jazz pour lui, c'est assez mélancolique pour moi.

Je crois que je ne mesurerai jamais mon bonheur de l'avoir lu et connu, de son vivant.


jeudi 24 septembre 2009

Marché

Un instant, j'ai eu les veines extrêmement bleues, comme prêtes à éclater, sous tout le corps en affleurement : et les paumes, et les poignets, les mains, dans le creux, et les cuisses et les pieds. La peau aussi s'affaiblissant, des plissures, de la sécheresse, un épiderme de vieille qui coule et se décolle de l'armature osseuse, les muscles qui se fluidifient, en-dessous, la graisse qui se déverse, un torrent de calomnie qui enfle et semble ne jamais vouloir cesser.

Jamais je n'ai compris ni ne comprendrai ce qui vous tient à cœur : votre honneur, votre réputation, les choses qu'on dit sur vous, vos salissures morales, vos blessures psychologiques. Autour du cœur, moi, j'ai un petit cimetière : entretenu, vert, humide, des tombes en cascade, quelques moisissures prenant à la pierre son brillant et lui collant sa grisaille. Vous y marchez, piétinez, pressez-vous à la queue leu leu, car il n'y en aura pas pour tout le monde. Le spectacle est une chose tellement rare il vous faut en prendre plein les yeux à défaut d'archivage, dans des classeurs en plomb. Vous faites des petites cuvettes sous vos pieds, ça poisse, ça s'éponge, ça mouille des joues, ça bave – l'haleine métallique des matins trop tôt. Humus, odeur de terre, de vase, des glouglous de pintades à en dresser des pièces montées, tellement fières sur leurs ergots de jade ; cette pierre lisse, litote de votre pourriture.

Tour à tour exultants, maussades, vindicatifs ou revanchards, vous vous donnez l'impression d'avancer : et voilà voyez, ça se donne des objectifs, dresse des listes, coche des résultats. On y met tellement du sien aussi. Oui, qu'est-ce que ça travaille et s'efforce au point d'en faire craquer les articulations. Qu'est-ce que ça turbine ! Et tout le monde de bien s'écarter, de se tirailler les chairs jusqu'à ce que ça rompe. Des fissures, des cicatrices, des craquelures, des plaies rouges et roses et blanches, avec un peu de jaune, clair et croûteux. Encore une excuse pour se gratter la panse, aigres en vous cannibalisant l'estomac.

Les genoux serrés, les mains croisées, l'air concerné. Je vous hais.

vendredi 18 septembre 2009

38.000

Il arrive avec sa veste aux tons verdâtres et de très loin lâche comme une sorte de blazer – rigide et les poches droites. Droit dans ses bottes, comme on dit. Sur le haut du crâne, un toupet, ou une sorte de plaque de cheveux en pelouse artificielle, et orange. L'autre le présente, avec ses cils collés, des petites crottes de maquillage ici ou là, une odeur de poudre, d'eau de cologne ambrée, de cotons colorés sur le rebord de la baignoire ; le tout enrubanné dans de la soie mauve et des pointes de chaussures rouges. De sa main elle caresse l'air du haut au milieu de sa silhouette épaisse, fait l'inventaire, c'est le président de la chambre de commerce. La voilà l'étiquette, et les lèvres se lèvent, des deux côtés. Il sourit et gonfle un peu la poitrine à la manière des gorilles qui se la frappent.

Oui, c'est moi : ouba-ouba-ouba.

C'est qu'il y en a plein là, rassemblés, des reluiseurs de statut, des frotte-toi les genoux ça fera de la farine, empilés, engoncés, mis l'un dans l'autre sur une mezzanine trop fragile et qui ne tardera pas à s'effondrer, si ce n'est dans mes rêves. Elle a une voix chaloupée, de fond de gorge, qui fonctionnerait parfaitement dans des pubs pour la brioche : on y sentirait les effluves de four ouvert, les petits matins heureux, les replis de couette des grasses matinées, et les miettes qui ne grattent jamais. Arrondir les angles, comme on dit. Du soleil, j'en veux plus, mais pas trop.

Et puis il fera son entrée, la star des livres d'or, le petit-fils du milliardaire entrepreneur qui s'assoit d'un bon œil sur toute la largeur de l'héritage. Le costume en simili-chasse, certainement des poches de cuir sur les coudes, pour faire dans le gentleman farmer et à te dévisager en pensant bien que, d'un claquement de doigts, il te mettrait dans son lit. C'est à peu près tout ce qu'on lui a appris, ou retenu, qu'un gars de son rang, il peut en bourrer, des kilomètres de cul, même s'il est nain, pas très bien rasé et la poignée de main moite. Ainsi va le monde, comme on dit.

Ils auraient pu se caler dans des gradins, admirer le gratin d'un concours agricole et mettre leurs notes sur un feuillet. Il y a de cela trois-cents ans. Car ce sont toujours les mêmes.

samedi 12 septembre 2009

Porte-mine

Les filles ont la même tête, les garçons ont la même tête. Ils sortent en grappe, en bande, en ficelle. Elle va prendre de l'argent au distributeur automatique, il est derrière, il l'accompagne, elle lui donne un baiser sur la bouche, et elle lui dit "essaye de ne pas rentrer trop bourré". L'autre est toujours à attendre, un peu en retrait.

Il y a cette femme avec des jambes comme des allumettes et sa jupe supposément collante flotte, un peu comme le linceul d'un cadavre qui aurait maigri trop vite. Les fluides, c'est ce qui part en premier et parfois ça passe sous la porte, ça ruisselle sur les marches d'escaliers jusqu'à en avertir les voisins - parce que le paillasson colle.

Il y a aussi du sable vert et jaune sur les pavés, en contrebas, avec cette lumière un peu rasante à en tordre les immeubles, debout sur son pied bien fixe pour une mise au point en trompe-l'oeil. Le drap pour faire le noir, et la petite molette qui fait clic. Une sirène, au loin, qui alerte d'un changement brusque. Ça s'affole, ça patine, ça clopine dans le haut de la rue, les portières claquent et ça traverse les clous en trombe - c'est que la boutique ferme ses portes dans un quart-d'heure, nous prions notre aimable clientèle de terminer vos achats et de vous diriger vers les caisses.

vendredi 4 septembre 2009

Canevas

Sur les bulletins scolaires, les professeurs notaient toujours un « mais » - « brillant mais bavard », « notes RAS mais comportement à revoir », « les résultats sont excellents comme toujours, mais la discipline exécrable, comme toujours... », etc. Il pouvait s'en souvenir aujourd'hui, des décennies plus tard, parce qu'il les avait tous gardés dans des boîtes à chaussures, des coffres à jouet, des cantines de l'armée. Une tonne de souvenirs en papiers et en piles qu'il mettait un point d'honneur à conserver, coûte que coûte, avec leur place de choix dans tous les déménagements, les premières choses qu'il vérifiait à l'arrivée, n'y dérogeait pas.

Parce que les souvenirs, l'enfance, tout ça, ça lui tenait à cœur. Sa famille était loin d'avoir été parfaite : un père hiératique, autoritaire et scientifique, une mère bipolaire, folle et méchante à ses heures, faible et touchante à d'autres. Il l'aimait terriblement, détestait son père, accusait sa froideur, la tenait pour responsable de tous ses maux, y compris le deuil de sa mère, partie « trop tôt » d'un cancer aux allures de suicide. Par sa faute et du haut de son égoïsme, elle qui était si pleine de vie et si spéciale, elle s'était sacrifiée pour lui, pour rien. Mais il ne voyait pas, dans sa fantasmagorie nostalgique, cette vie banale de mère au foyer dépressive, signant des bulletins de notes le regard vide et la main molle de ceux qui n'en ont rien à foutre.

Oui, comme tant d'autres femmes avant elle et ensuite, elle s'était attachée à l'homme qui l'avait mise enceinte, à peine sa majorité consommée. Sans contraception, sans idée même d'un choix possible, elle s'était acharnée des années durant à élever les enfants qu'elle ne désirait pas, s'évertuant aussi, à l'aide d'un speculum, d'un miroir de dentiste et d'une aiguille à tricoter vite stérilisée sur flamme, à viser le petit trou de l'œil, au fond, qui, une fois crevé, lui offrait quelques mois de sursis en guise de cicatrisation. Cinq enfants plus tard et stérile à 37 ans, elle s'était faite au diagnostic pessimiste d'un lymphome agressif – et laisser mourir sur un lit d'hôpital de banlieue, dégoisant encore et encore sur tout ce que sa vie n'avait pas été.

Voilà pourquoi il ne voulait pas d'enfant, voilà pourquoi il lui répétait à longueur de trimestre, tantôt l'air embué, tantôt l'air dur et tranchant. Il lui expliquait qu'il fallait être taré pour mettre un enfant au monde. Que les enfants étaient malheureux - ou finissaient malheureux. Qu'il n'était pas prêt, et ne savait s'il pouvait l'être un jour. Que non, et qu'il fallait s'y faire.

Puis elle arriva le retard à la ceinture, avec un air de chien battu à faire pleurer les pierres. Protestant aussi qu'elle n'était plus toute jeune. Que c'était maintenant ou jamais. Avec lui ou sans lui. Il s'y résigna, son bonheur enflant à mesure que les semaines passaient. Mais au bout du cinquième mois, c'est la poche des eaux qui décida de faire des siennes.

Il déclara la perte à l'état-civil, lui donna un nom, l'enterra. Il voulait faire les choses en grand, avec cérémonie. Et consulter, chaque année, ces bulletins scolaires qui n'existeront pas.


vendredi 28 août 2009

Presse-papiers

Elle avait 35 ans cette année. Elle allait « passer le cap » en envoyant des cartes d'invitation virtuelles pour ce qui devait être le « nouveau départ » de sa vie. A 35 ans, non on n'est pas vieux, on commence juste à le devenir, riait-elle jaune, et blanc aussi de ces quelques mèches qui la faisait enrager. A 35 ans, tout est encore possible, mais tout devient urgent – en ouvrant grand les paupières elle insistait des yeux pour assurer le passage du message. Mais l'essentiel, c'est de savoir où l'on va, non, feintait-elle de corriger, ce que l'on veut, marquant là l'impulsion, nouvelle, de faire de ses désirs des réalités.

« Je ne veux plus subir, tu vois, maintenant je dois agir, et je dois mettre de l'ordre dans ma vie. »

L'ordre de sa vie avait commencé à se dérégler quelques années plus tôt, quand en rentrant avant l'heure dite, elle avait croisé son mari sur le perron du domicile conjugal, lui qui raccompagnait une fille, de loin jeune, en lui roulant manifestement une pelle et en s'amusant, enfin je crois, d'un reste de sperme aux commissures des lèvres. Elle avait attendu qu'il referme la porte, pliée derrière le pare-soleil (pour passer inaperçue), puis avait déboulé en furie, et hurlant, et pleurant, qu'ils étaient au-dessus de ça, que c'était tellement cliché, que pourquoi eux, que pourquoi nous, c'est qu'on mérite mieux et tu as tout gâché car tu n'es qu'un gamin égocentrique doublé d'un sacré gros enculé.

« Ce que tu comprends à 35 ans, c'est que tu peux te faire larguer pour plus jeune que toi. »

Alors, une fois un divorce rapide et prononcé sans enfant (« question de timing »), elle se rapprocha de son patron, un éditeur renommé mais toujours en nage et toujours vêtu de chemisettes qu'importe la saison. La soixantaine bedonnante, pas trop de risques ni de cheveux dans la manœuvre. Une femme alibi, et des enfants partis : « la bonne planque », s'amusait-elle, le regard embrumé par la certitude de devoir « passer à autre chose » - car, ça s'était fait assez vite, il y avait aujourd'hui « des sentiments très forts en jeu ».

Ce soir-là, elle allait donc faire les choses en grand. Il suffisait d'un bar à tapas qui ferme tard, de la musique, de la tequila et des convives bien choisis - lui, en célibataire puis quelques collègues dans la confidence et devenus amis -, pour que « vogue la galère ».

Et le lendemain, tout serait fini, il devrait prendre ses responsabilités : car elle pouvait partir, et de lui et de sa très prestigieuse maison d'édition. Oui, de toutes façons, d'autres encore plus prestigieuses lui avaient déjà fait de l'œil. Alors.

Mais il n'y eut pas de lendemain, juste une semaine d'après. Un cancer récemment diagnostiqué, il lui annonça qu'il plaquait tout : il quittait sa femme et s'installait au soleil avec sa petite-amie. Elle avait 22 ans, et travaillait à l'accueil.

mardi 18 août 2009

Caravanserai

Ca se passe comme ça, en vacances, on invite des amis qui nous réinviteront, des voisins qu'on ne reverra plus et la famille qui sera toujours là ; on passe de bons moments à contempler la fuite du temps tout en n'en ayant, pour une fois, pas grand-chose à foutre. On peut passer des après-midi à surveiller de loin des ribambelles d'enfants à la plage ou à la piscine privée d'une maison louée (c'est plus sûr), on peut aller entre hommes faire des parties de tennis parce que ce n'est pas parce que c'est les vacances qu'on doit se relâcher, au contraire, on prendrait même des bonnes résolutions et de retour à Paris un abonnement au Club Med Gym (qui permettra quelques alibis, ah ah), on peut papoter avec les copines et des margaritas bien fraîches (c'est l'extra), on peut reluquer le maillot de bain triangle de la cousine, camoufler avec bonheur son érection dans son bermuda de bain, et se dire, finalement, que ça a du bon de se faire chier pendant trois semaines ; on peut en faire des brochettes au lard et des nappes à carreaux de tous ces clichés qu'il resterait l'énigme ultime du dîner ; qu'est-ce qu'on fait à bouffer ?

En vacances (d'été), le melon est paradigmatique. Tu peux être un gros beauf, avoir une boule à caravane sur ton break et faire tremper ton San Daniele dans du porto Lidl, tu peux te la péter à soupoudrer ta tranche de poivre et de noix de muscade, comme tu l'as vu faire chez Gaya (même si c'est faux), c'est inexorablement qu'il faut que tu soupèses, que tu examines les rainures, que tu écrases la queue, en haut, que tu renifles, que t'en achètes des cageots ; oh, te fais pas chier, prends des melons.

Face à la pastèque, c'est chiant avec ses pépins et si c'est pas trop sucré ça n'a pas de goût, le melon, c'est le grand réconciliateur des familles estivales, par-delà les sexes, les classes et les races.

Ca plaît à tout le monde, ce n'est pas cher, selon les écoles c'est entrée ou dessert, tu en trouves partout, même les enfants aiment, c'est diététique - le melon. Et c'est facile, surtout, à préparer et ça colle aux mains, et ça attire les guêpes, et c'est ça, les vacances. Merde, on s'en fout, on décompresse, te casse pas on débarrassera, on lâche prise, on envoie des cartes postales, une petite pensée pour ceux qui rament encore au boulot, ou des paysages choisis avec soin sur un présentoir qui grince car, quitte à faire comme tout le monde, au moins ne pas faire comme tous ces glandus qui envoient des cartes blagues à la con.

Et les mouches feront toujours le reste, en espadrilles.

mercredi 8 juillet 2009

Il ne désirait pas être cordonnier

à Jean Rustin

Il s'agit des clés accrochées à une ficelle de fer extensible et rétractable qui cliquètent dès qu'il marche. Dès qu'il trottine, en frottant un peu des pieds, des pieds secs et bruns, des ongles qui s'effritent, sa vie qui part dans les murs du couloir, tout droit, glissant, et la peur de tomber sur les si petites marches pas plus hautes que le rebord d'un tapis. Il faut lui tenir la main.

Sa main et sa peau sur l'os qui pend. La rotation des hanches, l'une après l'autre, de quelques centimètres. Des poils hirsutes et collés, drus, sur les joues sous les yeux, blanc et gris en crête, sur des oreilles aux doubles lobes. Un nez en bec d'aiglon, des yeux jaunes derrière des lunettes grasses. Le bout des lèvres toujours mouillé par cette langue qui recule, et c'est beau cette langue qui recule et revient taper sur le devant des dents, éjectant quelques gouttes. Salivation et peau douce, elle a de si beaux yeux.

Puis des toiles, des pinceaux qui trempent, sans analyse et dans l'aveu que rien n'est vraiment réfléchi - intellectualisé, il précise. Lui qui peint quand il sait ce qu'il doit faire. Le reste : la matière, le procédé, les formats, la lumière. Du superflu. Et c'est peut-être cela la folie que ses yeux qui regardent droit, sans possibilité de s'en extraire, peut-être une fois ou deux à la grâce de quelques flous. Des peaux roses, des petits porcs chauves, des bris d'humanité ou d'humanité pure, c'est selon. Irréductibles, en tout cas. Dans l'atelier la profusion des toiles donnerait le vertige, surtout quand on sait le peu de temps qui s'est écoulé entre l'arrêt des peintures, pour cause de maladie débilitante, et la reprise du pinceau. Quelques mois tout au plus, et il se plaint que la lumière n'est pas assez bonne en ce début de soirée d'été qui ressemble à l'hiver. Humide et froid, venteux. Sur les trottoirs, on pourrait croire que des feuilles mortes glissent.

Il fait partie de ses êtres connus trop tard, qui s'échappent, dont on sait que quelques mois, quelques années tout au plus sont attendues avant l'ultime claquement de porte, sans cliquetis de clés derrière. L'issue si injuste, si prévisible, toujours à savoir que la colère ne changera rien, et que rien ne changera même si l'on s'y résigne. Qu'il aurait mieux fallu, peut-être, en rester à des images de papier, même si la vue des toiles, des fonds noirs, des fonds gris, des carreaux d'asiles psychiatriques, les vulves étirées à en devenir juste les simples orifices organiques absurdes qu'elles n'ont jamais cessé d'être, les petites bites molles, gourdes, les yeux ronds, les crânes grumeleux comme des culs de nourrissons malades – s'est fixée sur le devant du cerveau, grappillant tout ce qu'il peut, comme ces bibelots petits squelettes sur les étagères, ces sculptures d'animaux morts au ventre gonflé, au pubis glabre et potelé.

Il dit qu'il n'y a que la peinture qui l'intéresse, que ça a toujours été ainsi. Il dit qu'il n'aime pas les voyages. Il dit qu'il se lève tôt et se couche un peu moins tard. Il dit que cette rue doit être chère, pour dire ensuite que la conversation l'ennuie. Il dit que s'il avait pu choisir, jamais il n'aurait eu d'enfant mais qu'à l'époque dès qu'on couchait avec une fille, elle tombait enceinte, alors il fallait aller à la campagne avorter et au bout du quinzième enfant tué, quand même, on se disait qu'on allait bien en garder un ou deux. Et il serre sa main, toujours ses yeux fixes et droits.

Quelques sourires plus tard, il refermera la porte. Dissout derrière. Un pied dans la tombe.

mercredi 1 juillet 2009

Gros

Tout le monde sait pourquoi les dinosaures ont disparu… mais je suis la seule à savoir comment ; alors écoute bien.

La météorite leur est arrivée sur la gueule, elle en a tué pas mal sur le coup, et surtout les carnivores qui n’aimaient pas la viande trop cuite. Et elle en a tué d’autres, après-coup : les derniers survivants furent les herbivores diplodocus.

Car elle a tout rasé la météorite, les herbes, les forêts, les terrains vagues… les pauvres diplodocus n’avaient plus rien à manger mais erraient dans les champs de ruines et leur ventre les tiraillait. Hyper faim, ils avaient, trop la dalle, miam mais mon estomac fait des bonds, il faut que nous broutions.

Mais un diplodocus c’est un peu con, c’est même très con d’ailleurs, car ça a un très gros corps et un tout petit cerveau, et l’information a du mal des fois à remonter tout en haut, à faire une boucle complète d’intention / message / réponse / action - on doit appeler ça un feedback.

Alors ils avaient faim les diplos.

Mais ils continuaient à brouter, vu qu’ils ne s’étaient pas encore aperçu qu’il n’y avait plus d’herbe ni de forêts ni de terrains vagues (et pas encore de champs car ça n’existait pas).

Alors ils ont commencé à se bouffer les pieds.

Mais ils ne s’en apercevaient toujours pas.

Et ils continuaient à brouter, chomp chomp, et les rotules y passent mais toujours pas de cerveau qui clignote.

Ils étaient contents, les diplos, ils mangeaient.

Et puis ils sont tous morts.

Champagne !

Des fois je me dis qu'il faudrait tirer dans le tas,

que c'est la solution,

que ce que tu as crains toute ta vie, d'être privé de liberté, croupir en prison, être abattu sur le fait,

mais peut-être est-cela qu'il faudrait,

que c'est cela qu'il faut faire :

profiter du moment où tu tires, dans le tas, sans que personne ne l'ait jamais fait – sauf par accident.

Que tout est une histoire d'échange,

de trop peu et de trop plein :

de vides à remplir,

du profit de te laisser aller et d'oublier,

ensuite.

dimanche 28 juin 2009

Cow

Les trains sont souvent remplis de débiles mentaux. Est-ce le fait qu'il s'agit d'un transport bon marché, la pauvreté allant souvent de pair avec un faciès de maladie rare ?

Thinking about U driving me crazy.

Bien que les fins de race aussi, possèdent leur lot de dégénérés.

My friends all say it's just a phase, but

Est-ce le fait simplement de rassembler des humains rapidement ensemble, et sur de petites surfaces, avec le Ruskof qui gueule sa langue et ses cheveux gras au bol en pensant que personne ne le comprend avec le Rital qui inflige sa techno de soupière pour cause d'écouteurs défectueux avec le poilu qui respire du nez avec la grosse et son mini-moi en jogging avec le demi-pédé grassouillet espérant des yeux que le Rital le remarque.

Every day is a yellow day

Le tout sentant des effluves mélangées de pied, de jambon, de bière et de rot acide. Avec des vieux en tweed s'échangeant leurs gommes pour sudoku et le noir avec iphone en mode haut-parleur.

I'm blinded by the daisies in your yard

Je ne sais pas quoi faire maintenant.

Solaire

La bouche métallique, sèche, tachycardie bien au-delà de la limite légale. Vision en bulle floue, bocal aux réminiscences calcaires et au poisson rouge flottant depuis bien trop longtemps sur le dos.

Ça sent la vieille guenille, l'ignorance du chemin parcouru comme d'autres ne voient pas la propreté des draps. Le tout qui fermente et se met à marcher tout seul, pour peu qu'on y mettre du sien.

Roue libre, faire du carnaval une bataille, planter des plots, mesurer la hauteur des eaux et signifier d'un coup de craie la crue historique.

Être le seul à s'éreinter pour que les poutres tiennent, être le seul à refuser de voir qu'elles sont déjà pourries.

Une vie pour ne pas contempler toutes ces merveilles entrevues avec un goût de merde nostalgique sur la langue. La promesse d'un monde meilleur à ceux qui se seront sacrifiés.

Juste un peu de répit, de laisser aller, et pourquoi pas de joie.

Renne

C'est le genre de fille à rire fort. C'est le genre de fille à en faire des caisses, à voir un film triste et à ne plus sortir de chez elle. C'est le genre de fille à dire qu'elle déteste sa mère. C'est le genre de fille à dire qu'elle adore les pédés. C'est le genre de fille à se teindre les cheveux, pour chercher, quelque part, son soi intérieur. C'est le genre de fille aux dents pourries, à la peau grumeleuse, au dessous d'ongles noircis.

C'est le genre de fille qu'on entend arriver de loin comme si elle avait des sabots à la place de la corne des pieds. C'est le genre de fille avec un grelot sur le cul, même en dehors des fêtes. C'est le genre de fille que tu saoules, en deux cocktails sucrés, et que tu bascules sur plage arrière.

C'est le genre de fille cliché sur pattes, à se prendre en photo en téléphone portable, c'est le genre de fille à dire genre. C'est le genre de filles qui ne sait pas faire la cuisine, c'est le genre de filles qui connait par cœur le nom des génériques des anxiolytiques, à claquer son chewing-gum sur ses gencives. C'est le genre de fille défouloir, et il en faut toujours une petite dizaine par classe d'âge, avec enfance difficile et peluche fétiche.

C'est le genre de fille il y en a des tonnes, à la pelle à la fourche à la pioche.

Caddie

L'idée m'était venue en visionnant des comptes Flickr au hasard. Les photos standardisées sans le vouloir, les processus inconscients des images qui se succédaient d'un bout à l'autre de la planète, les mêmes visages lisses, les mêmes femmes maquillées, les mêmes bras nus et la posture des amis-étaux ou de la bise-sandwich – c'est selon. Un individu, le plus souvent mâle, entouré de deux femelles serrant fortement leurs bouches en cul de poule sur ses joues. La pose pouvait se moduler au féminin, dans un lesbianisme bon teint de jeune trentenaire en rut, sortage de langue et tête basculée en arrière, cheveux brillants. L'air heureux, théâtralement heureux, du bonheur à fixer sur appareil, à diffuser, à échanger, signe d'une vie sociale fournie, de rencontres socio-sexuelles nombreuses, d'appartenance à la caste sociétalement supérieure des multi-amis.

Rien de plus simple ensuite de les retrouver sur Facebook. Demande d'amitié à faire en femelle si proie mâle, et inverse. Les secondes étant plus regardantes, il fallait privilégier de belles gueules à profil, sans tomber dans le caricatural et sécuriser. Le plus amusant était évidemment de piocher des photos de femmes ou d'hommes seuls dans des comptes Flickr apparemment connus, puisqu'on y retrouvait la cible, qui elle ne s'en souvenait pas. Rien ne rassure plus qu'un visage familier, même s'il nous est impossible de mettre un nom dessus. Ça fonctionnait.

Prise de rendez-vous rapide chez les hommes, plus diluée chez les femmes, le temps d'inspirer confiance dans une discussion via mp. Une fois l'adresse connue, les attendre en bas à l'heure de sortie, et passer au suivant quand trop de témoins à portée. Avec un anesthésiant chevalin, il était tout aussi simple de les transformer en êtres dociles et doux, humides et chauds comme des entrailles de dinde. Une lobotomie transorbitale pour finir de clore un destin.

Tignasse

Au bout d'un moment tu comprends que les mots n'ont plus aucun sens. Que les humains se rassemblent pour se tenir chaud. Et sans plus. Que personne n'a envie de comprendre, que personne ne se donne la peine, que personne n'a ne serait-ce l'idée qui lui vient à l'esprit.

Au bout d'un moment tu comprends que tout le monde est fatigué, que c'est l'hiver bien-sûr et qu'on a des excuses, qu'on a des choses à faire et plein de petites tâches à remplir, de croix à cocher dans des cases, de termes à souligner, d'amasser des feuilles mortes, et puis de les brûler, et puis de recommencer quand ça recommence, et d'attendre que ça passe.

Au bout d'un moment tu comprends qu'ils aiment ça faire leurs courses le lundi, prendre une douche avant de baiser, écrire dans des agendas, planifier, organiser, mettre en place, acheter des décorations de Noël.

Au bout d'un moment tu comprends qu'un cerveau de chèvre ferait tout aussi bien l'affaire. Et tu rêves de voir le ciel s'embraser, sous le lierre, à l'écart des soirées.

Elissa

Il me dit que je manque de repères. Il fait le geste sur le bois avec ses doigts, et ça crisse. Tu vois, sans prise, ça glisse. Impossible, répète-t-il, tu ne pourras pas vivre toute ta vie comme ça. Ou alors à en devenir fou, comme ceux qui regardent le soleil des heures durant et une rétine intacte.

Ça choque le monde hein, on attend la passade. Le côté : tu fais ta crise et tu nous fais plus chier. Je ne sais pas de quoi l'avenir est fait. Au final, ça lasse, et on cherchera toujours plus structuré, avec du sens dedans. Du relativement décalé, et qui ne fait pas exprès.

Ou alors en tragédie, la sauce prendra. Du genre, tu l'as bien cherché à faire la nique aux spectres. A trop te branler, on te rend sourd, à trop loucher le vent tourne. Tu t'éloignes du chemin, à tes risques et périls Rien de bien tolérable en arythmie sociale.

Alors, oui, ne pas voir le mal partout est une option certaine, et des exercices de style, aussi, je pourrais en éviter. Parler de choses qui sont, du réel, sans pincettes et écrémé. Au fond, tout le monde est en quête de vrai, il n'y a pas d'exception.

Vous le savez, la forme est un assassinat de tout ce qui reste. De tout ce qui ne se forme pas. De tout ce qui reste en suspens, dans les limbes, comme des cadavres d'enfants morts aux cercueils trop petits. De tout ce reste de glauque à la tonne encore, la preuve, que tu as, un souci, au niveau des, marques de, ponctuation.

Insupportable !

Endogame

La technique était simple. Il suffisait de les monter les uns contre les autres.

Avec un peu d’expérience, on acquiert vite la certitude qu’une seule espèce est de loin une fausse hypothèse, ce genre de mensonge autogénéré depuis des lustres, et qui tourne en capilotade dès qu’on y regarde de plus près. Il y avaient ceux qui espéraient gueuler fort et asseoir par là leur domination inversement proportionnelle au fait qu’ils bandaient mou, au fait qu’ils ne bandaient pas, au fait que l’idée même de l’avoir dure engendrait en eux toutes sortes de syndromes de sudation excessive, et de débandade assurée. Il y avait ceux qui, dans leur coin, regardaient les autres du coin de l’œil et qui posaient là, sans trop de difficulté, l’évidence d’être à part. Il y avait ceux qui fouinaient, toujours à la recherche d’indices, toujours un peu plus secrets et un peu plus enfouis ; ceux qui savaient avant les autres et à qui on ne la faisait pas. Il y avait ceux qui, les bras bringuebalants, hochaient la tête et n’en avaient rien à foutre, puisqu’ils étaient là pour faire ce qu’ils avaient à faire.

Au milieu, il les tenait tous. Plus ou moins savamment, et plus ou moins subtilement, il savait qu’un déficit se rééquilibrerait dans un excès tôt ou tard, et que la balance, au bout du compte, allait s’en sortir saine et sauve. Il le fallait en tout cas sinon, il serait bien mal dans la merde et se retrouverait seul. Chose impensable pour un être comme lui qui, dès qu’il tournait des orbites, en retrouvait un autre à distance raisonnable. C’était un genre de mission qu’il s’était donnée là, happer tous ces piaillants et les montrer comme des ours à tours sur eux-mêmes, les exhiber en des places relativement fournies, mais pas trop, histoire de se convaincre d’encore appartenir à l’élite.

Puis arriva le jour où l’arrogance de sa main de maître termina l’illusion. Où le bordel ambiant reprit sa place. Et où il l’eut très profondément dans l’os.

Vivre et mourir au pays

Tiens, petit, mange : c’est bon pour toi. Le but du jeu, c’est de faire croire au type que tu fais ça pour son bien. Les gens n’aiment pas se dire qu’ils font des choses inutiles, les gens aiment bien se dire que ce qu’ils font a un sens. Les gens aiment bien parler de cohérence, de logique, d’ordre. Si tu penses que c’est parce que ça les rassure, tu seras un bien piètre psychologue.

Les plus évolués sur l’échelle de la connaissance de soi te parleront d’éthique, de construction, qu’ils avancent. J’avance dans la vie et je construis peu à peu ce qui ressemble à l’éthique de mon existence. Si tu as déjà entendu ça, c’est normal. Prendre soin.

Il faut commencer par établir la norme, par exemple, l’heure à laquelle programmer ton réveil. L’éthique de la construction débute par un rythme. Si tous les jours tu ne fais pas les mêmes choses et si tu ne pars pas en week-end quand ça t’arrange, ne vas pas t’étonner que tout foute le camp.

Après, il est possible que tu sois surpris, ça va avec, les plates-bandes originent l’éventualité de la mauvaise herbe. Et inversement. Sinon, c’est pas drôle.

Tu pourrais même être surpris de plus en plus, laisser faire les choses, admettre l’intrinsèque liberté du flux. Ça pourrait même devenir l’éthique de ta construction, ça.

Regarde les humains en grappe, on n’est pas loin de pigeons qui picorent une pelouse.

Ton truc, c'est le contrôle.

Faut bien essayer de compenser, vu que j'ai une vie de merde. Du style à me faire pousser un bouton dégueulasse sous la lèvre impossible à péter sans laisser de traces, et impossible à laisser faire ; non plus. Je suis un cliché sur pattes et mon casual friday dure toute la semaine. Je suis une sous merde, une sombre merde, une pauvre merde, et tous les gens autour de moi se ressemblent. Ils mangent à la cantine. Et le pire, c'est qu'ils m'admirent.

Mon travail me permet de faire des expériences humaines et d'avoir avec le produit un véritable engagement citoyen. L'essentiel ce sont les rencontres, et d'être ouvert à l'inattendu.

C'est facile de critiquer, tout ça c'est de l'aigreur, moi je m'éclate. J'ai tellement une tête de con que n'importe qui de normalement constitué aurait envie de me taper. Mais il m'arrive aussi de pouvoir goûter d'authentiques moments de bonheur simple.

Je suis l'émanation universelle du connard international. De tout temps, j'existe, et par en-dessous je te dévore. C'est dans les steppes immémoriales que je puise l'énergie de mes boutons de manchette. Oui, tel est le stade personnel et proprement individuel de ma distinction ; ce sont les boutons de manchette.

J'aime le luxe, intimement, au plus profond de ce que je suis, et tu ne pourras rien y changer. J'aime les belles choses, aux lignes aussi ciselées que de l'aluminium semi-conducteur. Avec une patte trop courte ne lui permettant de se gratter que la moitié du dos. Je suis la preuve vivante qu'une autre philosophie d'entreprise est possible.

Aujourd'hui, je suis manager d'un groupe d'analyse qualité partenaire, demain je serai responsable communication pour un lobby de créateurs d'événementiels fournisseur d'expertise. Hier, je pourrissais lentement entre deux doigts de crème de cassis.

Mais je m'en fous, je suis le maître du monde.

Engagé

- Au fond, le problème, c'est qu'on permet à trop de gens de s'exprimer. Tu vois, dans l'ancien temps, avec les rois, les choses étaient claires et chacun de son côté. Tu ne peux pas non plus demander à tout le monde d'avoir un avis pertinent.

- Ce qui me gêne le plus, c'est l'absence de contrôle. On a beau dire, mais on ne peut pas faire absolument tout ce qu'on veut, sans respecter les règles.

- Les gens ont besoin de limites et de repères. Peut-être qu'une infime minorité est assez éduquée et cultivée pour faire les bons choix et prendre les bonnes décisions en toute connaissance de cause, mais c'est loin d'être le cas pour tout le monde.

- Que veux-tu ? C'est comme ça ! Certaines personnes ont besoin qu'on leur dise quoi faire. Sans nous, elles seraient perdues et, pour le coup, vraiment malheureuses.


- Ce qu'il faut, c'est toujours avoir en tête l'utilité et la responsabilité. Surtout, mesurer les conséquences.

- J'adore Thomas Dutronc.

Praton

Oh mon enfant, comme vous avez une grosse bite ! Pas grave si elle bande mou, je suis bien trop contente de vous voir, on pourra en discuter autour d'un barbecue, à la viande trop sèche, à la viande trop cuite, et à la viande qui crame et qui dissimule tout.

Comme c'est difficile pour vous, ô la la, et les aspirateurs dans le cul, et d'autres tâches à la petite cuillère, trop de tracas et les papiers s'entassent. Qu'est-ce que tu crois.

Vous êtes si fortes, dit-il, avec sa voix de truie. Nous aimons ce que vous nous envoyez en retour. Sous la boue, ta tête, se fracasse.

Envisager le rapport d'un volet remonté aux trois-quarts. L'aumône est toujours bonne à prendre. Pour qui me prends-tu. Prends le comme tu veux, prends le comme tu le sens, prends le comme tu en as envie.

Des conneries à la pelle, et en faire des tissages. L'un après l'autre l'enfiler, comme des antennes sans parabole, simplement piquantes et trop d'émissions.

Ce n'est pas si facile de rationaliser les choses et de les mettre au clou, à la perceuse, au tournevis électrique, dans une oreille la chose est pourtant simple.

Quelles mauvaises pensées s'égrènent sur tes lobes, qu'est-ce qu'une palissade, sinon un garde-fou, qui peut se consumer.

Qu'as tu donc à te reprocher et à dévider ainsi : il y a un problème, incontestablement

Grande malade.

Les cimetières sont remplis de gens irremplaçables

Essayons de raconter une histoire, histoire qui aurait comme personnage principal un être classé féminin. Pour le bien de la chose, nommons-la Isabelle. Isabelle on la ferait naître en 1973, du genre assez facile à calculer son âge. Aujourd'hui. Isabelle, on l'affublerait d'un petit traumatisme enfantin, pas trop gros, mais qu'elle répéterait à l'envi histoire de préciser les méandres déterminants de son identité. Le traumatisme là, ce serait le divorce des parents. De ceux qui se passent mal, un père qui quitte la mère et qui lui chie dessus dans le dos, et inversement parlant, tout le monde prenant son camp du salaud et de la victime trompée dans son honneur et laissée à elle-même à élever trois enfants. Un frère et une sœur donc, pour Isabelle l'héroïne. Le traumatisme, il ferait qu'Isabelle dès que tu la connaîtrais de rien, elle te lancerait en soufflant de la bouche : je ne peux pas faire confiance aux hommes ; et elle expliquerait, les détails du traumatisme en question.
Après tu la prendrais à l'âge qu'elle a maintenant, elle aurait un métier aussi. Elle serait du genre par exemple assistante dans un cabinet d'audit en marketing. Un poste relativement merdique, par rapport aux 150 000 balles d'un père démissionnaire qui se rattrape en payant mes études de commerce haut perchées. C'est qu'Isabelle, te raconte-t-elle, a eu un enfant. Ah bon. Un fils oui, un accident, enfin, c'est que le flot continue.
Elle l'a rencontré lors d'une soirée du BDE. Ce qu'elle ne savait pas évidemment, puisque ces soirées sont faites pour que ses membres se reproduisent ; qu'on y trouve des maris, et des femmes, des individus sur lesquels assigner l'électricité d'un gland tendu à la durabilité d'un engagement sur papier, et devant représentants officiels. Et ce genre d'événements se passent les vendredi, ils permettent de digérer l'alcool tout en ne rentrant pas chez soi de tout un week-end, en se gorgeant de l'excitabilité à venir d'un prêt immobilier. Comme la vie est bien faite.
Exactement comme cela, ce qui lui est arrivé à Isabelle. Sauf que l'homme en question, une fois les échauffourées des quotidiens hermétiques et des idées qu'il n'y a que toi dans ma vie que je cherchais depuis toujours, s'est révélé absent, incapable de prendre ses responsabilités et criant des fois un peu fort le soir, quand il n'y avait pas de match sur aucune chaîne câblée. C'est là qu'elle a compris Isabelle, qu'on ne changerait pas la nature humaine, encore moins à coup de curetage pour une pilule oubliée sciemment. Elle le sait maintenant, et on ne peut plus la lui faire.
Si je rajoute qu'elle s'apprête à rejoindre ce soir l'actionnaire principal du cabinet où elle bosse, le même qui lui a promis qu'il quitterait bientôt sa femme, l'emmènerait sur la côte et plaît tellement à son fils, ça sonnerait comme une caricature ?

Fait chaud. Envie de me faire baiser.

Moi, ça serait plutôt gravement l'inverse. Quand on dépasse les vingt degrés, j'ai le cerveau qui fond et juste assez d'énergie pour me faire refroidir du thé à l'hibiscus. Je perds du temps à mariner, ou plutôt j'en gagne évidemment, mais pas la peine de me dire de consommer des crèmes glacées, ça me fait mal à la bouche. Et pas la peine non plus de me dire que je suis chiant, ma mère a commencé bien avant toi, brave petit. Non, tout ce que je supporte c'est l'acidité rouge de l'hibiscus. Il faudrait te faire voir la couleur, un brun-rouge tirant vers le pourpre rosé quand tu remplis ta tasse. J'en boirais des litres. C'est d'ailleurs ce que je fais, tant est si bien me ma pisse vire au rouge, enfin, pour être précis dans la description réaliste, il faudrait dire orangé foncé, vu que nous mélangeons ici une sorte de rouge avec une sorte de jaune. Et surtout que l'hibiscus au thé renforce sa teinte originelle, ce qui fait qu'on peut se dire assez éloigné de la pureté des coloris.

Donc baiser non, comment dire pas vraiment. Les températures extrêmes ont cela de commun qu'elles rétrécissent ma bite. Et l'idée de m'évertuer en va et vient m'épuise par avance et me fait transpirer. Ne pas sous-estimer les forces de l'abstraction. Toute mon histoire fait tafiolle, tu dis. Bah oui, tiens, tu crois quoi, que l'avalanche de valeurs de pédale dans laquelle notre culture nous fait baigner n'a aucune incidence sur mon cerveau de parasite ? J'en déduis que tu es juste un tout petit peu con. Et même pas mignon, vu que ta face dégouline de l'idée d'aller cracher parterre afin de prouver ta virilité.

Une fois, je devais faire un truc dans un théâtre. J'ai croisé ce type qui fumait des Gitanes maïs, ou simplement sans filtre, le fait est que ça sniffait gravement le tabac brun. Après avoir compris que je m'étais perdu, ou que bien visiblement je n'étais pas là pour lui, il me fit suivre un autre chemin. Un peu par hasard, un peu parce que j'étais un peu trop con. Arrivés sur les coursives, il ma donné un coup derrière les genoux et m'a fait part de son envie de m'enculer. Avec un couteau brillant et personne aux alentours, la chose fut plutôt rapide. Il m'a craché sur le cul et tâté le terrain avec deux doigts. Quand il a éjaculé sur mon dos, il s'est senti les mains et m'a traité de sale pédé en m'honorant d'un dernier coup dans le bide.

Ce jour-là, il faisait trop chaud pour un mois de mai.

Pignole

C’est un peu facile, tout le temps, comme ça, de se foutre de la gueule des gens qui travaillent. Regarde celui-là, avec sa tronche de con et son déjeuner d’affaires. Tu crois que c’est simple d’avoir des déjeuners d’affaires ? De concilier l’alimentation de milieu de journée, les renvois incontrôlés et les discussions sérieuses qui aboutissent sur des contrats et des améliorations de secteur ? Alors évidemment, ah ah, il ne prend qu’un quart de vin, car c’est un sacré négociateur et qu’il reprend le chemin du bureau dès le café, et toi tu peux prendre ton temps et te bourrer sciemment la gueule, tu t’en fous, tu pourras dormir ou danser dans la rue ou rouler des pelles sous les porches, ce n’est pas ton souci de continuer les choses qui durent et de faire que le tout possède une homogénéité sous-jacente aux intermèdes précis.

C’est un peu facile, tout le temps, comme ça, d’écouter les conversations et de noter ou de s’en souvenir, car tu dis aussi des choses très connes, de temps en temps, et personne ne les notera ni s’en souviendra, et ton inconsistance s’évanouira dans l’histoire tandis que celle des autres sera fixée à jamais.

C’est un peu facile, tout le temps, comme ça, de voir la paille dans l’œil de ton voisin, et pas la poutre dans l’œil qui est le tien, mais c’est universel et tu n’es pas le seul qui croit avoir tout compris et se gonfler la cervelle d’être l’unique et indivisible prescripteur de vérité toute entière tournée vers la fonctionnalité première de changer le monde, pour le mieux.

C’est un peu facile, tout le temps, comme ça, de te plaindre, tout le temps, que les autres t’en veulent et ne te laissent pas, tout le temps, t’épanouir comme tu le devrais, ou comme tu le mérites, ou comme tant de ces choses inabouties dont la responsabilité de l’inexécution n’incombe qu’à toi-même.

En plus, tu n’as pas foi en l’humain, alors je ne vois pas ce que tu pourrais revendiquer.

Sh.

Il avait un jogging rose. Un ensemble de jogging.

Souvent on pouvait dire aussi survêtement mais c'était plutôt un mot de mères ça : « n'oublie pas ton survêtement , aujourd'hui tu as sport ». On ne disait pas « sport » on disait « gym » et on connaissait très bien son emploi du temps. Pas de cartables, des sacs à dos, pas de cahier de texte des agendas, pas de tennis des baskets, pas de boums des soirées.

Les autres, ils étaient trop cons ou trop pauvres ou trop des fifissamoman pour comprendre ce qui faisait bien, et ce qui faisait qu'on pouvait rentrer dans les cercles, à la récréations, à la pause et qui faisait discuter et rigoler et faisait dire ah ah mais tu l'as vu celui-là avec son jogging rose trop ridicule il ne fait rien en plus, il est dispensé mais pourquoi est-ce qu'il vient. C'était toute la question : mais pourquoi est-ce qu'il vient ?

A partir de quand faire pleurer dans les chaumières, c'est toute la question, surtout quand l'exercice est court et qu'il faut faire comprendre que l'histoire est vraie et qu'on a beau ne pas être bien vieille, on en a quand même des souvenirs, et du genre assez durs. Pourquoi d'ailleurs parler de dur d'ailleurs quand le fait de penser à une chose vous donne envie de pleurer, et faire couler les larmes, pas violemment non plus, pas de violence non plus depuis tout ce temps car la chose a été digérée à ce qu'on croyait, des larmes alors un peu grosses, molles et résignées. On devrait parler de souvenir mouillé. Et pas de résignation non plus parce qu'on se demande bien c'est quoi se résigner de l'idée qu'on puisse crever à 13 ans.

Le mot a été lancé, tu vois, la mort, ça y est, on s'en doute bien que ton petit copain, ou je ne sais pas qui dont tu parles, là, et dont la vie est vraie, va finir par y passer. En fait, dans toutes tes histoires il y a toujours quelqu'un qui finit par y passer, et tu crois que ça suffit à faire un ressort dramatique. Il y en a qui sont de vrais écrivains et qui savent raconter des histoires et dont les choses sont en place et le début et la fin, et la chute et les rebondissement, trac trac kodak, pas besoin de gigoter dans tous les sens et de hocher la tête pour faire croire qu'il y a là-dessous du autre chose qu'un divertissement juvénile en attente de mieux.

C'est lui qui m'avait appris à me gratter les oreilles avec un trombone. Il suffit de dérouler le trombone jusqu'au premier virage et ça suffit en général pour une oreille standard. Et ça résout pas mal de soucis aussi, une fois qu'on a compris on comprend bien par exemple que le coton-tige n'est qu'un pis-aller du besoin de se gratter. Se gratter l'oreille en dedans avec un trombone ça me fait un bien fou, me disait-il. Au niveau de la véracité, je ne sais plus vraiment si c'était ce genre d'expression qu'il employait : « ça me fait un bien fou ». Il devait plutôt prononcer les mots de « j'adore », ou « essaye pour voir », ou « il suffit de faire un peu attention et de ne pas enfoncer trop, c'est pour cela que le premier virage suffit ». Il avait une voix grave mais une voix de fille, toujours posée, un peu lente, il était grassouillet, pas gros, mou, empâté, il avait un coeur de merde et il se grattait les oreilles avec un trombone, il mettait un jogging rose et il s'asseyait sur les rambardes et il faisait bouger ses pieds dans l'air à baskets scratch.

Il était tout jaune dans son lit et après j'ai dû apprendre à vivre sans.

samedi 27 juin 2009

La société du spectacle

De mon temps, ce n'était pas si facile de faire ce qu'on voulait, tu sais. Il y avait l'autorité, les baffes, le respect. Mais l'idée n'est pas de regretter quoi que ce soit ou d'en vouloir à quiconque, l'idée c'est de faire avec les choses comme elles viennent, mais d'avoir des principes.

Des lunettes qui pendent à un fil, le front qui se plisse de ceux qui ont du mal à réfléchir, qui souffrent en espérant qu'une fronce de sourcil éjectera un peu plus de jus dans les circuits. Un cerveau, c'est comme une voiture, tu sais, si tu ne mets pas d'essence, tu ne peux pas démarrer. Il lève des fois les yeux et regarde autour de lui, il pourrait parler s'il ne murmurait pas, ne pas faire de vagues dit-il, tu n'as pas besoin de faire de scandale, les choses vont s'arranger.

Elle, elle pète les plombs, elle le dit d'ailleurs « si ça continue je vais péter les plombs », alors elle les pète, un par un, elle se lève et sa voix se colle sur le haut de sa gorge, elle éructe, elle nasillarde, elle se coince un peu à en pleurer des yeux. Elle bouscule, elle pousse, ce qui n'est plus possible n'est désormais plus tolérable, il faut que ça se sache, il faut que ça s'entende, il faut que ça se sente. Complètement hystérique cette pauvre fille.

Son ventre sec remonte sa ceinture bombée, comme dans un triptyque de Kranach, sa peau blanche s'étire sèche, se flasque. Elle en a porté trois, ils se sont développés à l'intérieur d'elle-même, elle a fait son devoir d'organe, elle a attendu, se serait résignée si elle connaissait le sens du mot désir. Cela fait partie de ce qui ne se discute pas.

Il ne regarde plus rien, il se baisse vers ses pieds et il souffle, tant de mots qui ne passent pas cette barrière de la langue, il pense en silence, tellement fort qu'on pourrait en décompter les syllabes. Les habitudes, les conventions, les automatismes, ceux qu'on accepte bien, ceux qu'on accepte moins bien, la vie porte à coche, tant de réflexions muettes et de résultats équilibrés.

Il raconte les toiles d'araignées, la femme de ménage pour 10 heures par semaine et l'évier qui colle encore. Le travail, c'est un esclavage, tu gagnes ta première paye et tu t'achètes une maison, alors après tu rembourses et tu dois encore travailler, tu gagnes et des gens comptent sur toi, c'est sans fin.

Puis retour à la normale.

Génération tête de con



Peut-être que si je devais faire une liste des candidats à l'avortement post-natal, je commencerais par ceux qui ont la coupe de Beigbeder ou qui ont un métier qui ressemble à quelque-chose comme « chef de produit ». Du genre qui t'interpellent :

- salut, tu fais quoi dans la vie ?
-
- moi, je suis responsable produit d'un grand groupe agroalimentaire

Parce qu'ils ne peuvent pas te dire « Danone », vu que si jamais tu travaillais dans le renseignement industriel, ça te serait super utile de savoir qu'un type aussi fier de son implantation de cheveux occupe ses journées à manager du yaourt.

Tu es responsable produit, alors tu fais gaffe que le lait caillé ne traverse pas tout seul le passage clouté. Il en va de ta responsabilité de responsable produit, c'est ce à quoi tu travailles, tu vois ; la responsabilité. Tu sniffes le destin, pas loin en tout cas. Même des fois, tu suggères des améliorations, et tu en fais des rapports en copie attachée.

L'autre jour, je croise une fille qui se dit « styliste ». C'est ce qu'elle fait dans la vie. Dans la vie elle fait « styliste ». Identification prioritaire à l'acharnement bulbique - petit avec des grandes oreilles. Elle avait une tête de vieille, de ceux et celles qui même à 11 ans avaient déjà leur tête de 45 ans, avec en dessous tout de même toujours leur corps de 11 ans. Évidemment, le résultat final peut être assez monstrueux, et son pull sentait l'effaceur.

Le point commun entre les responsables produits et ceux qui ont du plus long derrière mais pas trop sinon ça fait trop, c'est qu'ils t'adressent la parole. Ils se rentrent dans ton environnement sonore, afin de provoquer un échange, recadrer le contrat social. Un peu remettre de l'ordre à l'édifice. Une pierre dans la marre, avec ses ronds autour.

Ça s'appelle se rendre utile. C'est pour ça aussi qu'ils trient leurs déchets, préfèrent la brocante à Ikéa et se demandent ce qu'ils vont faire ce soir.

Arachide

En venir à compter les semaines comme des trophées. Encore une et ça en fera deux. Tenir bon et ne pas flancher, ne pas signer de trêve ou d'armistice, accepter la reddition. Il n'y pas pas de reddition dit-elle, et tu peux me la mettre bien profond, tu ne me possèdes pas, libère-toi un peu de ces discours de domination post-colonialiste du cul. Les hommes croient toujours (ah ah – elle riait) que celles qui jouissent leur ouvrent grande ouverte la porte de leurs secrets et la clé avec, tu la mets dans le trou. Et s'il n'y avait rien à savoir, dans ce fond plutôt court, si on y réfléchit, mais qui absorbait des bites depuis son plus jeune âge ?

Mais non, tu te donnes, disait-il, et il accentuait d'un coup de langue les syllabes téméraires. Baise-moi, murmurait-il, inversant provisoirement le rôle du preneur. Souvent les choses se passent dans la tête, ajoutait-il, et l'ergot de son cou remontait à en faire peur aux passants. Analyser et parler, remplir les vides par peur, expliquait-il, sans faire de gestes de ses grandes mains graciles, l'interprétation glissait de soi. Le sens, original, la vérité vraie qu'on y colle des estampilles, l'univocité perlait de tous les pores de sa peau.

Les effets de style, il les testait aussi, un peu malappris, un peu désordonné, régulièrement fantasque et refusant la prise au sérieux (processus éventé de domestication). Il n'en faisait pas son affaire, il appelait au secours, le sourire à la commissure boursouflée des regards qu'on évite. Il cherchait les balises, les attentions, les accrochures, étonné paraît-il d'une si grande évidence immédiate. Et il s'en retournait, et il calculait les coûts et les bénéfices, tout est histoire de transaction, pensait-il. Envoyer des signes et des pigeons voyageurs, la transpiration aussi prouvait-elle la dépense.

Il avait certainement dû le mettre de côté, l'oublier certainement sur le revers d'une porte, ignorant certainement par-là même qu'elle lui avait donné sa vie.

Si tu tisses

Le but du jeu c'est d'attendre. Quoique tu fasses l'idée que ton action présente n'est qu'une transition vers quelque chose de mieux – on appelle ça un passe-temps. Quand tu connais l'échéance, tu as une heure et un lieu, et savoir comment t'y rendre et par quel moyen le temps que ça va prendre, évidemment c'est plus facile. Adaptation de l'action présente en fonction de paramètres connus. Après il y a les prévisions en créneaux, beaucoup plus pervers, la précision n'est pas totalement lâche mais pas non plus évidemment ponctuelle pour te laisser l'esprit complètement libre. Ensuite, il y a les attentes irrationnelles et subtilement déterminées par l'idée que tu t'en fais. Les connaissances que ça va arriver mais sans autre détail attenants à la seule pensée de l'événement.

C'est ainsi que tout entier tu restes tendu vers l'avènement de la chose prévue mais sans plus. N'importe quelle activité différente peut bien en venir à bouleverser tes plans. N'importe quoi absolument n'importe quoi le plus petit détail qui te fait sortir de l'attente est précisément un risque même que tout ne sa passe pas comme prévu.

Le but du jeu c'est de combler les trous. Imaginer l'infinité probable d'activités possibles permettant une réalisation irrémédiablement consciente du risque de devoir être abandonnées. Tu donnes des lettres de noblesse à l'intermittence.

Après 10 ans, on peut dire qu'on frise la débilité mentale.

Aluminium

Le genre de mec à mettre des pulls à boutons sur les épaules. Ouverts et bleu marine. Gentil, oui, gentil. Le genre de mec qui sort sa carte de fidélité en avance, question de symbole. Il prendra soin de tes gamètes si tu choisis de dépenser avec lui l'énergie nécessaire à une copulation. L'air brave, les yeux un peu trop ronds. Trop par rapport à quoi, ce n'est pas précisé, mais l'effet de surplus est patent.

Il se trimballe avec une femelle aux cheveux coupés en carré tirant vers le vert. Avec une veste imperméabilisée de couleur passe-partout. Un signe de plus d'adaptation sportwear – et le regard émerveillé vers l'homme qui fait les courses. Celui qui prend en charge, ouvre les sacs en plastique en moins de deux et paye, et harmonise bien les produits achetés dans les sacs en plastique pour que les mains ne soient ni trop ciselées ni trop surchargées et que le poids se répartisse harmonieusement entre les deux bras. Question d'habitude.

Le manège est bien huilé, suffit de fourrer les denrées lourdes au fond et de parsemer d'emballages plus légers, qui tomberont en toute bonne logique dans les coins laissés vacants. Attention tout de même aux produits les plus fragiles, œufs, fruits, à garder sur le côté et à mettre au dernier moment sur le haut. En cerise sur le gâteau, et quelque soit la saison.

Tenter de mettre le frais avec le frais, l'hygiène avec l'hygiène et les piles, c'est pas grave, mais la petite bouteille donne la moi dans mon sac je vais boire tout de suite (j'ai soif).

Une tête un peu suspicieuse quand le montant s'affiche en lettres digitales. On en a pour trois jours, seulement, à tenir.