vendredi 27 avril 2012

La pancarte


Ils donnent des prénoms rigolos à leurs premiers-nés, comme une garantie pièces et main-d’œuvre qui les déroutera du conformisme. Sauf qu'ils se trompent, évidemment.

Ils mettent plein de couleurs dans leurs cuisines, ils se vitaminent le quotidien à coup d’œil soucieux et sévère sur le nuancier. Et s'ils commettaient un impair ? Ils le feront toujours.

Ils passent et repassent et repassent encore en revue les différents composants de leurs biscottes. L'alimentation, c'est le premier des médicaments. Ce que tu mets en toi – fais attention. Ils crèveront de ces maladies inhérentes à la volonté de vivre vieux, mais sans en avoir conscience, c'est l'essentiel.

Ils se payent de mots, ils répètent et ressassent et piapiatent et caquettent. Il y en aura, heureusement, toujours un pour vouloir rire plus fort, comme imbu et gonflé d'une nécessité d'imposer (d'en haut) leur respiration. Le fou du roi, le rouage, l'amalgame qui les empêchera de partir au tout-à-l'égout. 

Ils ont des existences tellement bien remplies, gavées, d'injonctions qu'ils se créent pour eux-mêmes, d'habitudes rythmées qui habillent leur ennui. Le sol saigne sous leurs chaussures cirées, ils se détournent. Ils n'ont rien vu.

Ils bordent et tapotent, s'huilent les cheveux de substances magiques, s'observent dans les vitrines et se remontent le col. Expliquant, tu comprends, que l'idée que se font les autres de toi est aussi importante que celle que tu as de toi-même. Ne va pas leur répondre que tu n'en as pas, ils pourraient te mettre sous verre, des petites épingles dans les bras.


Un matin, alors que l'humidité ramollira même les pierres, ces siècles qu'il fallait encore attendre pour voir le monde se transformer en slogan publicitaire se seront écoulés. On est en plein dedans.

jeudi 15 mars 2012

Les étourneaux

Ils doivent avoir les gencives qui piquent du goût du sang à force de le répéter : « le conflit, c'est la vie ». A force de le siffler ils doivent avoir la langue qui transpire, un peu ajourée, un peu tremblante. On joue à se faire peur, on gonfle les marmites et on met des boîtes de côté et des plats qu'ils empilent. On regarde le filament d'alcool bleu qui grimpe, petit à petit à petit, on ne ferme pas les yeux, on ne veut rien manquer.

Ils se frottent les mains et font de la farine. Ça les amuse certainement, et sûrement ça les occupe. En vrai, ils n'ont pas envie de faire de mal aux mouches, ou juste en cachette, ou juste en coup de vent, pour voir comment ça passe. Comme avant quand on broyait sans y toucher les bestioles parce que c'était possible, parce qu'elles rampaient par là, parce qu'il y avait toujours ces picotements dans les dents et de l'électricité dans l'air. La fameuse saveur de l'indéfendable, ça te pose.

Les minuscules bonheurs cachés devant sa bouche en souriant en coin, le regard tragiquement vide. Cette idiotie crasse des joues molles qu'à peine l'entrevue d'une prise de gueule agite, comme deux petits monstres de Frankenstein branchés sur secteur.

On oublie les trottoirs noyés sous les entrailles, les cris se cognant en écho sur les troncs des bouleaux, le souffle froid sur les pierres : plus personne ne l'entend. On oublie tout ça, on oublie, ça sera pour la prochaine.

Ne sois pas si pusillanime.

mardi 15 mars 2011

Ritournelle

Il s'agissait de rassembler le plus de personnes disparates dans un minimum d'espace. Faire que les conversations s'éteignent avant de débuter, avec l'envie qui se ferme au rythme du volume sonore et oublier le bruit de la mort qui cogne aux fenêtres. Manœuvrer entre ceux qui l'ouvrent, ou font semblant, les centres d'attention, les lèvres bleuies par le vin, la fumée froide de cigarette, les dents grisées. Pousser les meubles pour que rien ne s'arrête, ne pas penser au lendemain disaient-ils en piaffant d'impatience, jusqu'à la prochaine information qui circulera sur l'éventualité d'une continuation, dans un autre lieu, avec d'autres gens, si possible en sous-sol. Le renouvellement des corps viciés dans un processus invariable de climatisation physiologique, jusqu'à ce que le premier tombe.

Alors les têtes se levaient comme pour marquer la mesure :
- on y va, là, après ? Il me dit qu'il vient d'arriver, c'est blindé !
Il aime ce genre d'endroit et de moment, affirme-t-il, être fondu dans une masse de tons indicibles, le champ de vision flou, du brouillard et une lumière tamisée, avoir l'impression, même, de ne plus exister tellement chaque posture est interchangeable. Vivre sa vie en ricochet noyé dans une lame de fond collective. On décollerait leurs visages sur des pics en cure-dents, ils se les échangeraient en rigolant, se cacheraient derrière, se les tendraient l'un après l'autre ces masques luisants, rien à foutre. C'est ainsi qu'il faut s'amuser, évider sa cervelle en petites boules de melon ou de glace, bien arroser de liqueur, allumer. Sel et poivre : resservir jusqu'à saturation.

Elle se tortille sur une jambe, se croise les mains, les passe dans ses cheveux, plisse les yeux, retrousse son nez, se gratte la gorge, lui caresse l'épaule, fait reposer son menton sur deux doigts, son coude appuyé dans une autre paume. Elle ressemble à ces petits mannequins de bois pour apprendre le dessin, sauf que tout va trop vite et qu'elle risquerait de percer le sol tellement elle tourne sur elle-même. Si elle n'y prend pas garde, elle arrivera à l'étage du dessous assis en pleine énigme policière sur écran projetant des lumières d'ambiance colorée sur le mur. Elle se ravise, elle tente la contenance, quelques secondes, puis elle rit si fort que le reste se retourne et s'arrête, provisoirement.

Je crois entendre le coucou qui chante dans le coucoutier.

samedi 12 février 2011

Impeccable

Il dit que les poules ont toujours besoin d'un coq, que c'est comme ça, qu'elles sont mieux avec que sans, que ça les rassure. Il le dit avec ses dents qui n'en sont plus, l'espèce de chuintement caractéristique de prothèse et la lèvre inférieure en dedans. C'est comme si je me forçais, en fait, à ressentir un quelconque sentiment positif en sa présence, j'ai mal aux joues à force de me crisper à sourire. La cuisine sent la potée au chou froide, la toile cirée colle, des mouches finissent de crever dans un serpentin de glu, accroché au plafond. Sa femme a l'air foncièrement débile, ils mangent dans des assiettes en plastique et lisent des petits fascicules de Nous Deux. Les restes de nourriture qui surnagent me dégoûtent, il a de grosses mains et des doigts larges et aplatis, le dessous des ongles noirs.

Tout cela commence inéluctablement à sentir le cadavre, et l'humanisme est une insulte, m'a-t-on dit un jour, et j'ai trouvé la formule heureuse. En réalité, sa vie m'indiffère le plus absolument du monde, sa figure de bibliothèque illettrée me creuse, et j'essuierais bien mes chaussures sur son bon sens populaire, s'il ne m'avait pas raconté son histoire, peut-être inventée, d'un petit geste de résistance.

Je pourrais lui préparer un gâteau à base de têtes de poussins qu'il ne s'en rendrait pas compte. Il dirait qu'il trouve ça bon, qu'il a congelé le reste, et sa femme agiterait sa peau du cou de dindon.

mardi 23 novembre 2010

Cadre

C'est au terme d'un énième métamorphose que je pense avoir compris le truc, les rideaux fermés, la subsistance en roue libre : il n'y aura pas de fin. Ce n'est même pas que l'idée rassure, non, ce n'est pas cela, c'est juste une idée qui colle, le carré qui rentre dans le bon trou et le rond pareil. Ça glisse, c'est fait pour, il n'y a pas grand-chose d'autre à chercher, et le doute te mettra en joue.

Poser une question, c'est déjà désobéir, qu'ils disaient, les hommes taillés pour écraser de leurs bottes tout le reste. Les brindilles sur le bord de la route, les feuilles mortes, le frôlement du balai sur le goudron, le danger, l'idée folle d'un pistolet tiré. De celles qui touchent du doigt l'antiphrase, car il n'y a rien à réfléchir, juste des réflexes à pousser l'un vers l'autre, attendre que l'électricité s'occupe de tout. Oui, les muscles prendront le relai, l'automatisme automatique des articulations huilées. A sa place, tout rentrera.

C'est au terme d'un terme qui n'en était pas un que j'ai cru le comprendre, l'espèce de hic essentiel, le terme qui déroule tous les autres comme d'autres construisent des murs brique après brique, mortier ciment jointure. Le mouvement : ne jamais s'arrêter si tu tombes tu meurs, encore avancer et marteler la troupe, indifférence larvée des scories – comme une évidence, ce qui ne se remarque pas s'énonce clairement.

A la fin de ces rêves encerclés en de petits ballots de paille alignés l'un vers l'autre dans un équilibre savant, disposés pour que jamais l'édifice ne s'écroule (au pire, on sentira rapidement l'odeur du brûlé demain), j'ai compris, il me semble, quel était le cœur de l'argument : ne deviens pas humain.  

lundi 22 novembre 2010

Bleu horizon

Ça leur donne une occupation, un but, une régularité. Un rythme et des habitudes, d'autres font bien pousser des plantes en pot. Ils disent : « et dire qu'il m'arrivait là il y a encore peu de temps », avec le geste de se cisailler la poitrine, et même un peu en dessous. Certaines admettent que ça a recadré leur vie, que cela leur a offert quelque-chose qui manquait, comblé un vide, les ritournelles. Une véritable école de la maturité, des responsabilités, ne plus se dire seul, plus jamais, une sorte de malédiction, une merde qui ne cesserait jamais de coller, et même qu'on pourrait en remplir des bidons et se fourrer la tête dedans, pour voir si on est encore capable d'y faire des bulles.

A leurs pieds des morceaux de chair, des lambeaux liquides, mous, flottant dans un bain de lait, de sperme et de sang, tirés à demeure, difficilement. Un peu comme une mauvaise blague élimée mais à laquelle tout le monde souhaite encore rire, par politesse.

Le clair de lune pour unique réverbère, l'espoir en moins.  

mercredi 3 novembre 2010

Champignon

Ce n'est pas dans le cœur, que ça se passe, s'il fallait le situer quelque-part, ça serait plutôt dans la peau du crâne, à l'intérieur, quelque-chose qui pousse, qui n'a pas suffisamment de place, qui serait assise au milieu d'une grande pièce, la nuque pliée, douloureuse, acide, et pleine de regards tout autour, du haut, rivetés, comme des néons mal réglés, des mouches à l'agonie sur le dos, qui tournent, tentent de se débattre et n'ont certainement pas une quelconque conscience de l'absurde et du pilote automatique qui se met en marche, la bouche qui se ferme, les yeux clos, cousus, collés. L'écho étouffé des cadavres dans lesquels on s'enfonce, les deux pieds devant, les deux pieds dedans, la chair est trop molle, liquide, de plusieurs jours et de plusieurs mois de décomposition. On s'y essuie le dessous des chaussures, on le souligne, râpé, cloué, crocheté.

Trop en avaler à se déchirer la bouche, la mâchoire qui crie à l'aide, poussée, frottée, écartelée : sectionner en de nombreux petits bouts et en de nombreux endroits, faire en sorte que tout explose dès qu'on la tire même de nulle part, que tout s'effondre et qu'on en parle plus. Déblayé, rangé, casé, et il y en a beaucoup (un une plusieurs) à juger, estimer, soupeser, classer, avoir la bonne réponse à la bonne place, toujours au singulier, les tiroirs tirés, glissés, définis, le mot qu'il faut, le moment t, l'engrenage.

L'huile, en quelque sorte, celle qui fait coulisser les gonds des portes d'armoires.